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Cet article n’était pas celui que j’avais prévu d’écrire. À l’origine, je voulais simplement mesurer l’impact (ou l’absence d’impact) de la rapidité d’arrivée des films sortis en salles sur leurs performances en streaming aux États-Unis, en m’appuyant sur les données Nielsen que je collecte depuis plus de cinq ans. Je comptais y ajouter une variable que j’avais jusqu’ici laissée de côté : le délai entre la sortie cinéma et la disponibilité en streaming.

Puis un “petit” événement est venu tout bousculer : l’annonce officielle du rachat de Warner Bros. Discovery par Netflix. Une opération encore loin d’être finalisée (Paramount revient à la charge et un long parcours réglementaire attend tout le monde) mais qui a déjà eu un effet immédiat dans le secteur de l’entertainment mondial. Ted Sarandos, l’un des deux dirigeants de Netflix, a profité de l’occasion pour remettre en question la fenêtre d’exclusivité cinéma des futurs films Warner Bros. sous bannière Netflix, qualifiant la fenêtre américaine actuelle d’ “anti-consommateurs”. Le message est clair : Netflix veut la raccourcir.

Or, le débat autour de cette fenêtre exclusive est souvent confus. On mélange allègrement PVOD (Premium VOD, disponible dès 17 jours après la sortie salles pour certains films pour des locations assez chères, environ 20$) et SVOD (une mise à disposition sans surcoût au sein d’un abonnement payant en streaming), alors que ce sont deux fenêtres distinctes, qui se suivent à l’heure actuelle chez les principaux studios. Dans la vision du futur de Warner esquissée par Sarandos, Netflix aimerait sans doute pouvoir proposer les films Warner en SVOD selon une fenêtre que l’on peut imaginer plus courte sans que l’on sache vraiment ce que cela veut dire concrètement. Je l’imagine personnellement entre 21 et 45 jours après la sortie ciné et c’est ce que j’ai mis en surbrillance dans les graphiques de cet article. Une telle fenêtre a de quoi susciter les réactions attendues des exploitants et des cinéphiles qui y voient une menace directe pour l’économie des salles.

Mais il faut rappeler qu’aux Etats-Unis, le temps écoulé entre sortie cinéma et mise à disposition en SVOD n’a jamais été une barrière fixe, comme elle peut l’être en France où elle est fixée par la chronologie des médias. Ces quatre dernières années, elle a constamment fluctué outre-Atlantique, au gré des stratégies changeantes des studios.

Pour cette analyse, j’ai donc passé en revue plus de 200 films américains de studio sortis largement en salles entre 2022 et 2025 (ce qu’on appelle des wide releases) ainsi que leur mise à disposition en streaming sur les principaux services. Objectif : observer le délai entre leur sortie cinéma et leur arrivée en streaming pour voir quelle stratégie chaque studio met en place et si cette fenêtre a évolué entre 2022 et 2025. J’ai volontairement mis de côté 2021 parce que les décisions d’alors s’inscrivaient dans un contexte de fermeture des salles de ciné liée au COVID qui était vraiment une situation exceptionnelle. Allons-y !

Amazon MGM → Prime Video.

Commençons par Amazon MGM, un studio qui a d’ores et déjà annoncé qu’il allait mettre le turbo sur les sorties ciné dès 2026, avec pas moins de 12 à 15 films prévus dans les salles de cinéma américaines selon eux. On ne sait pas encore la part des sorties étendues et celles des sorties limitées mais on le comprend, avec de telles déclarations, Amazon MGM souhaite s’acheter ainsi un peu de bonne volonté de la part des exploitants américains.

Et ils vont en avoir besoin de cette bonne volonté parce que de tous les studios américains analysés dans cette étude, Amazon MGM est peut-être celui qui rogne le plus sur cette fenêtre cinéma. Après tout une période qui voyait ses gros films sortir sur MGM+ avant d’aller en deuxième fenêtre sur Prime, ses derniers principaux films sont ainsi arrivés sur Prime Video aux Etats-Unis entre 29 et 41 jours après leur sortie ciné, avec l’exemple le plus emblématique de Red One, sorti un peu avant Thanksgiving l’an dernier puis sorti en accéléré sur Prime Vidéo mi-décembre pour la saison des fêtes de fin d’année.

Pour des raisons de clarté, je n’ai pas utilisé la même échelle entre 0 et 100M$ et au-delà de 100M$ parce qu’il y a beaucoup de films dans cette analyse ayant rapporté moins de 100M$ au box-office.

On se souvient à l’époque que quelques chaines de ciné US n’avaient pas du tout aimé cette sortie en streaming aussi proche de celle ciné mais ils n’avaient pas été consulté pour autant ou bien mis au courant. C’est d’ailleurs assez marrant de relire les articles de l’époque sur le sujet puisque ceux-ci tournent autour du fait qu’Amazon a réussi à faire de Red One un énorme succès en streaming malgré sa sortie ciné proche. Ce à quoi j’ai envie de répondre : “Bah ça parait un peu logique ! Mais je ne suis pas certain que les cinés US soient heureux de ce succès”.

Depuis, Prime a recommencé avec The Accountant 2 (en allongeant un peu la fenêtre, de 29 à 41 jour et pour un succès bien moindre en streaming, même si cela reste solide) et avait fait ses armes avec AIR en 2023. Amazon essaye de jouer sur les deux tableaux d’une façon assez évidente : annoncer vouloir être l’ami des salles de ciné en annonçant 10-15 films au ciné par an tout en raccourcissant aussi au maximum la fenêtre exclusive cinéma et j’imagine que si je suis Netflix pour les films Warner, je regarde ça en me disant “Pourquoi pas moi, si eux arrivent à faire passer cette pilule auprès des grandes chaines de multiplexes américaines ?”. Certes, les films en question ne sont pas de gros succès dans les salles (aucun n’a passé la barre des 100 millions de dollars de recettes) mais Amazon est le seul à avoir son plus gros succès ciné être aussi le film qu’il a sorti le plus rapidement en streaming. Il sera très intéressant de voir à quelle vitesse le line-up de 2026 d’Amazon MGM (ses succès comme ses flops) se retrouve sur Prime Video.

Apple → Apple TV.

Pour l’instant, Apple TV a plutôt été sage et n’a pas tenté de cascade à la Amazon Prime Video pour ses rares films ciné avec des durées entre la sortie ciné et la sortie en streaming sur Apple TV entre 70 jours pour le flop Argylle et 168 pour le succès F1: The Movie qui débarque dans quelques jours. Il faut noter qu’Apple n’a pas sorti lui-même tous ses films ciné, ayant passé des accords de distribution avec d’autres sociétés et que pour l’instant, aucun film d’Apple n’est prévu dans les salles ciné en 2026.

La stratégie adoptée ici semble être : plus le film cartonne au ciné, plus on retarde sa sortie sur Apple TV pour tenter de laisser à la fenêtre PVOD plus de temps pour capter des revenus et je suis vraiment très curieux de voir les performances de F1 sur le service pour voir si cette fenêtre à rallonge a créé l’envie ou bien le désintérêt des abonnés et si Apple se décidera à renouveler l’expérience en 2026.

Disney, Pixar et Marvel → Disney+.

Disney+ est vraiment un cas très intéressant parce que c’est un service qui s’est cherché sur ce sujet. Les films de ciné ayant eu la fenêtre exclusive la plus courte (Strange World, Lightyear et Doctor Strange 2) sont tous sortis sous l’ère Chapek, lorsque l’engagement sur Disney+ était une priorité. C’est ainsi que Encanto s’est retrouve sur Disney+ 30 jours après sa sortie ciné en 2021 (non couvert par l’infographie), tout comme Strange World. Les deux ont été des déceptions au ciné mais sur Disney+, Encanto notamment a été un méga-carton.

Puis Chapek a été viré et remplacé par Iger qui a décidé de remettre de l’ordre dans la durée des fenêtres. De 50 jours en moyenne sous Chapek, nous sommes désormais passé à 102 jours en moyenne sous Iger et ce que l’infographie laisse entrevoir est que désormais chez Disney, plus un film est un succès en salles américaines, plus la fenêtre est longue, avec quelques exceptions. Je ne m’explique pas notamment la fenêtre anormalement longue du dernier film Indiana Jones ou de Wish mais il y a sans doute une explication.

Cet allongement de la fenêtre ciné s’est accompagné d’une baisse relativement faible des performances en streaming des films (15M d’EVCs en moyenne sur les 15 premiers jours des films sortis sous l’ère Iger contre 17,5M pour les films sortis sous l’ère Chapek) grâce aux cartons des films d’animation. Pour ce qui est des autres films, live action ou du MCU, la chute libre est assez vertigineuse.

Si vous voulez en savoir plus sur le rétrécissement de Disney+, c’est le sujet d’un autre dossier publié il y a quelques semaines que je vous encourage à aller lire ici :

20th Century Studios / Searchlight Pictures → Hulu.

Restons chez Disney avec les deux studios qui alimentent Hulu, à savoir 20th Century Studios et Searchlight Pictures (Neon aussi semble avoir un deal de première fenêtre payante). A première vue, il n’y a pas de stratégie claire avec des films dont la durée d’exclusivité se soucie peu de leur succès en salles.

D’autres facteurs sont sans doute en jeu ici et je note aussi que le line-up 2025 des deux sociétés est bien plus axé sur la fin d’année (avec Avatar: Fire & Ash, Predator Badlands, Is this thing on?, Deliver me from Nowhere pour lesquels nous n’avons pas encore de dates de sortie en streaming officielles et qui pourront donc donner à cette infographie un tout autre look dans quelques mois.

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Warner Bros → HBO Max

Jusqu’à fin 2022, HBO Max était le service où sortaient les films 20th Century Studios en premier, ce qui explique pourquoi vous verrez des films comme Avatar: The Way of Water et Barbarian sur l’infographie. Depuis, ceux-ci sont repartis chez Hulu et HBO Max reçoit donc les films Warner Bros et ceux d’A24 en première fenêtre. Je me suis focalisé sur ceux de Warner Bros parce que j’imagine que ce sont les films sur lesquels le studio a la main-mise sur les dates de sortie en streaming.

La première chose à remarquer est la régularité quasi métronomique des fenêtres pour les films sortis en 2025, que ce soit des succès ou non en salles de ciné. Tous ont eu une fenêtre exclusive de 77 jours, sauf Superman qui en a eu une de 70 jours (pour coller avec le lancement de la saison 2 de Peacemaker a priori).

Avant 2025, Warner Bros était plus pragmatique, attendant parfois jusqu’à plus de 140 jours dans le cas de Barbie ou bien seulement 45-46 jours pour des films comme Don’t Worry Darling, Fantastic Beasts 3 ou Barbarian. Une fenêtre réduite qui pourrait coller à ce que Netflix compte faire à l’avenir.

Je ne peux pas aussi ne pas mentionner le fameux Popcorn Project de Jason Kiler, à savoir la sortie de tout le line-up ciné 2021 en simultané sur HBO Max et dans les salles de cinéma et que je ne couvre pas dans cette analyse parce que c’était vraiment une autre époque. Mais nul doute que c’est le genre de choses qui pourrait plaire aussi à Netflix, s’il venait à mettre la main sur Warner Bros.

Paramount Pictures → Paramount+

Il est aussi question de régularité chez Paramount Pictures dont les films sortent en premier sur Paramount+. En 2025, le studio s’est astreint méthodiquement à une fenêtre de 60 jours sauf pour un cas assez emblématique : les films avec Tom Cruise qui eux bénéficient d’un traitement de faveur chez Paramount avec des fenêtres exclusives ultra-longues, entre 190 et 210 jours.

Difficile de ne pas y voir une influence de l’acteur qui semble détester le streaming ou bien une volonté de la direction de Paramount de ne pas froisser leur poule aux oeufs d’or même si les derniers Mission Impossible n’ont pas été des succès à la hauteur de Top Gun: Maverick.

Par le passé, Paramount a été chatouiller la limite interdite des 45 jours après la sortie ciné, pour des films de 2022 jusqu’à la mi-2023 notamment mais il s’en est détourné depuis pour tabler sur 60 jours et la nouvelle direction ne semble pas avoir bougé sur la question même si un seul film est vraiment sorti sous leur supervision pour le moment, à savoir The Naked Gun.

Alors que la lutte pour Warner Bros semble opposer Netflix à Paramount, ce dernier a assuré que le studio combiné Paramount/Warner Bros sortirait 30 films par an au ciné et reste à voir si la fenêtre d’exclusivité qui sera choisi pour tous ces films sera celle de Warner Bros (77 jours) ou celle de Paramount (60 jours).

Universal → Peacock

Deux studios alimentent Peacock en films de cinéma, à savoir Universal et Focus Features et j’ai préféré m’intéresser uniquement aux films Universal, ce qui fait déjà un beau corpus de films à étudier. De tous les studios abordés dans cette analyse, Universal est peut-être celui qui a eu l’approche la plus pragmatique par le passé, à savoir qu’il a pu parfois sortir des films en simultané au ciné et sur Peacock, comme pour Five Nights at Freddy’s, Halloween Ends et Marry Me, mais aussi tenter la fenêtre plutôt courte de 45-50 jours, celle plus traditionnelle de 90 jours mais aussi celles plutôt longues de 120 jours voire même 210 jours pour Oppenheimer.

On peut voir sur l’infographie que comme Disney, Universal semble allonger les fenêtres des films qui rencontrent un gros succès dans les salles de cinéma, sans doute pour essorer les fenêtres d’exploitation de la VOD et du physique avant de mettre le film à disposition en streaming sur Peacock.

La tendance globale est cependant à l’allongement de cette fenêtre exclusive, qui est passé de 52 jours en moyenne pour les films de ciné sortis en 2022 à 96 jours pour les films de ciné sortis en 2025.

Sony Pictures → Netflix

Depuis 2022, les films Sony (et Sony Classics mais je ne vais pas les couvrir ici) sortent en première fenêtre sur Netflix selon un accord qui semble vraiment très strict avec une fenêtre médiane de 120 jours, la plus longue de tous les studios. Certes, contrairement aux autres studios, Netflix et Sony sont des entités bien séparées et ils suivent donc le contrat qu’ils ont signé avec deux fenêtres de prédilection : 90 et 120 jours.

Il y a eu quelques incartades ici et là (les 58 jours pour Devotion ou les 150 jours pour Father Stu et Morbius) mais cela s’arrête là. Cependant, on peut remarquer quand même que depuis 2022, cette fenêtre a été considérablement réduite, passant de 128 jours en moyenne à 92 jours en 2025.

Conclusion

En 2019, quand Netflix s’apprêtait à sortir The Irishman, des négociations ont eu lieu pendant des mois entre le streamer et les multiplexes américains pour parvenir à un accord qui aurait permis une sortie large du film de Martin Scorsese. Netflix voulait 45 jours maximum d’exclusivité ciné avant la mise en ligne sur le service, les multiplexes étaient prêts à descendre jusqu’à 60 jours, douze jours de moins que ce qui était communément accepté. Netflix n’a pas voulu bouger, les salles non plus et c’est dans ce statu quo que l’on évolue encore actuellement, du moins pour Netflix.

Parce que les autres studios ont clairement changé leur fusil d‘épaule avec des fenêtres qui vont désormais jusqu’à 99 jours pour Disney, 96 pour Universal et 92 pour Sony (les trois en baisse par rapport à 2024 certes). Warner Bros est désormais à 76 jours et semble s’y accrocher, tout comme Paramount et ses 60 jours (pour tous les films sans Tom Cruise au générique).

Si Netflix venait à acquérir Warner Bros, il pourrait tenter de descendre jusqu’à 60 jours, comme le fait Paramount mais il pourrait aussi décider de suivre l'exemple d’Amazon (une boite tech) et tenter de descendre aux alentours des 45 jours, ce qu’Amazon fait relativement régulièrement avec aucun blocage de la part des exploitants et ce que Netflix voulait pour The Irishman.

Pour ses films originaux les plus prestigieux, Netflix n’hésite pas à faire des sorties limitées dans une poignée de salles, des exploitations pour lesquelles Netflix ne donne aucun chiffre de revenus. L’exploitation de ce type la plus longue est de 35 jours pour White Noise de Noah Baumbach.

Est-ce la limite haute de ce que Netflix est prêt à accepter pour le moment ? L’avenir nous le dira (ou pas, tant la route sera longue et la pente ardue !).

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